Contexte et histoire
À l'automne 2025, nous avons fait une visite de l'usine Jeantet Elastomères, une usine sanclaudienne qui existe depuis 1905. L'objectif de cette visite était d'en savoir plus sur l'histoire de la fabrication des tuyaux en ébonite et sur l'histoire des pipes d'apparat : ces pipes en bruyère et en ébonite de fabrication très ancienne. Bien qu'ayant arrêté définitivement la fabrication des tuyaux de pipes en 1998, il s'agit d'un volet important dans l'histoire de cette usine et dans l'histoire de la pipe française.
L'histoire commence il y a un peu plus de 120 ans, vers 1903-1904. À cette époque, tous les tuyaux de pipes sont importés d'Allemagne. Afin de gagner en indépendance, les pipiers sanclaudiens décident alors de se réunir pour réaliser une usine "clef en main". Ainsi, ils gagneront en indépendance et transformeront eux même ce matériau.
Cette usine verra le jour en 1905 sur les bords de la Bienne. La rivière permettant de fournir l'eau qui refroidira les machines. Le bâtiment s'élève sur cinq étages et comporte une magnifique et immense cheminée en brique qui servait à chauffer les presses et qui fut utilisée jusqu'à l'entre-deux guerres. Avec la fabrication de 100 000 tuyaux par jour, Jeantet fournit alors les différents pipiers sanclaudiens et exporte seulement 20% de sa fabrication.

Mais, c'est quoi l'ébonite exactement ?
L'ébonite est un mélange de caoutchouc, de soufre, et de noir de carbone. Ce mélange permet d'obtenir un matériau à la fois thermodurcissable et thermoformable. Ainsi, l'ébonite soumise à une forte chaleur devient souple et modelable à la forme souhaitée. En la refroidissant, elle durcit et conserve sa forme. C'est la raison pour laquelle il est possible de cintrer ou courber les tuyaux en les chauffant.
L'ébonite est généralement noire bien qu'il soit possible d'en faire un marbré rappelant le cumberland.
Le caoutchouc naturel tiré de l'hévéa provenait des colonies de la fin du XIXème et du XXème siècle. C'est pourquoi la France est devenue le leader mondial sur le marché à une certaine époque.
La fabrication des tuyaux en ébonite n'est pas simple. En effet, pour fabriquer un tuyau, il fallait un carrousel de 14 postes différents ! Il fallait combiner le savoir-faire de menuisiers et de sculpteurs pour la fabrication des cintres. Ensuite, intervenaient les mécaniciens, les cintreurs de tuyaux et les polisseurs.

L'usine travaillait avec la menuiserie voisine afin de réaliser les cintreurs (gabarits pour réaliser la courbure du tuyau) et les modèles de tuyaux à l'échelle 2. Ces modèles seront ensuite utilisés à l'usine. Pour cela, la technique du blueprint est utilisée. Le blueprint est un procédé permettant de visualiser un objet sous tous les angles.

Le catalogue de tuyaux Jeantet comportait plusieurs centaines de modèles différents du plus fin au plus épais. Les pipes Jeantet étant principalement destinées à des travailleurs comme pipe "de tous les jours", les foyers étaient généralement de grande taille avec un tuyau court et robuste pour tenir dans la durée.

Modèles d'apparats :
Depuis toujours, l'entreprise Jeantet a à cœur de maîtriser toutes les techniques de transformation du caoutchouc. C'est pourquoi, très rapidement, elle travaille sur les techniques de moulage. En effet, contrairement aux idées reçues, fabriquer un tuyau n'est pas si simple.
Le moulage des élastomères est une étape clé dans la transformation du caoutchouc. Cette technique consiste à modeler la matière en l'introduisant dans un moule. À la manière d'un pâtissier, on verse la pâte dans un moule, puis on l'enfourne. Le gâteau ressort prêt à être consommé ! Mais derrière cette métaphore gourmande se cache un univers complexe où chaque détail compte. Le matériau réagit à la chaleur, à la pression, au temps de cycle, à la géométrie…
Jeantet Elastomères
Les pipes d'apparat Jeantet avaient pour but de promouvoir le savoir-faire unique de l'entreprise. Ces pipes allient bruyère et ébonite moulée à l'effigie de différents personnages (pilote d'avion, négresse...), objets (arme à feu, zeppelin...).

Un modèle connaîtra un grand succès parmi les fumeurs de pipes : la pipe en forme de jambe de femme. Une jambe moulée dans des bas et portant des talons !
Ces pipes représentent une toute petite partie de la fabrication de Jeantet et seront principalement réalisées entre 1930 et 1950.
Certaines pièces peuvent surprendre à l'heure actuelle. C'est le cas de la création de la pipe tête de négresse, réalisée en 1927 pour l'exposition coloniale de Paris de 1931. Un ouvrage magnifique, bien qu'il soit aujourd'hui "déplacé". Mais Jeantet pense qu'il est important d'en parler. Le positionnement de l'usine est clair :
On ne cache pas les choses. Les objets sont le reflet de notre histoire (sociétale) mais aussi de son évolution. Cette pipe et d'autres objets sont autant de traces de notre passé et ont leur place spécifique : ils sont témoins de l'histoire de l'usine dans un contexte plus grand.
Jeantet Elastomères
L'usine aujourd'hui
Depuis 1911, l'usine est spécialisée dans le travail du caoutchouc. Elle réalise des pièces de toutes sortes, du plus petit au plus grand, bien qu'elle ne fabrique plus de tuyaux de pipes.
L'usine sait relever les défis avec des demandes parfois très complexes. C'est le cas, par exemple, du "joint radar suivi" une pièce complexe de la fusée Ariane. D'après une ancienne pièce de la fusée et sans plan, Jeantet a su réaliser un nouveau joint selon les caractéristiques techniques voulues.
La palette de pièces réalisées, de clients divers, et les décennies d'expérience font que l'usine Jeantet a acquis une compétence hors norme dans le travail du caoutchouc.
Elle innove chaque jour et ne manque pas de créativité. Cela s'illustre notamment avec la mise au point d'un concept de bottes ignifugées résistantes à des conditions extrêmes.
De nos jours, il y a 45 à 50 presses. La plupart sont des machines récentes et performantes mais d'autres datent de la création de l'usine et fonctionnent toujours.
Chez Jeantet, deux points restent au cœur des préoccupations : l'histoire du lieu et le respect du matériau.
Encore aujourd'hui, Benoit (le directeur) nous explique que le flux de la fabrication de pièces est le même depuis le départ : on cherche le bon mélange (étape réalisée par des chimistes) pour servir au mieux le projet à réaliser. On mélange à grande échelle. On crée des plaques de caoutchouc que l'on coupe ensuite en lamelles.
L'humain est une réelle préoccupation. En effet, Benoit veille à ce que l'entreprise reste une manufacture. C'est-à-dire un établissement industriel où la qualité de la main d'œuvre est primordiale. Les machines sont utilisées par les employés. En revanche, les machines et engins robotisés ne remplacent pas les humains et le savoir-faire des ouvriers. Un état d'esprit à saluer !










