Vous n'êtes pas sans savoir que Quentin Tarantino a toujours dit qu'il souhaitait tourner 10 films avant sa retraite ? !
De Réservoir Dogs (1991) à Once upon a time...in Hollywood (2019), il en compte actuellement 9 à son palmarès.
Nous allons visiter 3 de ses films à rebours de la chrono'logique : Les 8 Salopards, Django et Inglorious Basterds.
Pourquoi ces 3 films ? Car dans ceux-ci apparaissent des pipes. Entre rôle symbolique, esthétique ou historique, elles sont -sans aucun doute- un accessoire portant un message.
Les 8 salopards (The Hateful Eight)
Le film :

Sorti en 2015, ce 8ème film de Tarantino réunit entre autres talents : Samuel L. Jackson, Jennifer Jason Leigh et Kurt Russell (pour ne citer qu'eux).
Ce long-métrage est un western qui se situe après la guerre de Sécession (1861-1865). L'histoire commence simplement : un cocher conduisant un chasseur de prime et sa prisonnière rencontre en chemin un autre chasseur de prime ainsi qu'un sheriff. Surpris par le blizzard, les passagers et le cocher de la diligence vont trouver refuge dans une auberge où se sont déjà rassemblées 4 personnes. Nos 9 personnages vont faire connaissance ; entre présentations, récits, tensions, silences...et flingues bien sûr.
La suite appartient à Tarantino...en huis clos !
Les pipes utilisées :

Le film commence par planter le décor : les grandes étendues, blanches de neige, du Wyoming. Après cette introduction, on arrive sur la scène 1 du chapitre 1 où l'on suit une diligence qui rencontre sur sa route le Major Marquis Warren (Samuel L. Jackson). Celui-ci fume une pipe et demande à monter. Il doit alors convaincre John Ruth qu'il est digne de confiance. Une fois celui-ci convaincu et le Major dans la diligence, c'est au tour de John Ruth de fumer une pipe. Les deux personnages se feront alors face tout en fumant.

La pipe du Major est malheureusement difficile à identifier. En l'observant attentivement, on peut penser à une tyrolienne (dite aussi bavaroise) car ce genre de pipe possède un long tuyau ouvragé avec une ficelle. Celle-ci est fixée à la base de la pipe et reliée au tuyau. Cela prévient le risque que la tête de pipe se détache et tombe.

L'autre pipe est, en revanche, parfaitement identifiable (et de toute beauté). Il s'agit d'une pipe Italienne : la fameuse Il Boia créée par la marque Mastro de Paja. Sa forme Calabash est à la fois élégante et pratique. En effet, elle tient parfaitement en équilibre dans la bouche et il est très facile de la fumer sans la tenir en main et sans avoir à serrer les dents. Il a été dit que cette Mastro de Paja est la pipe personnelle de Kurt Russel (fumée par son personnage de John Ruth). L'anecdote est intéressante même si je n'ai pas pu en vérifier la véracité.
Décryptage :

Le Major est chasseur de prime, il doit ramener 3 bandits qu'il a attrapé à Red Rock pour recevoir son argent. Le problème étant que ses chevaux sont morts et ses prisonniers également. Il est donc coincé avec la perspective d'une tempête qui s'annonce lorsqu'il se retrouve face à la diligence. Il parlemente avec le cocher O. B. puis avec John Ruth.
Lorsqu'on rencontre le Major, il fume donc cette pipe de type bavaroise OU indienne. Hé oui car le calumet a des similitudes avec la tyrolienne (placement du fourneau, assemblage, ficelle et/ou couvercle). Et dans ce cas, la pipe pourrait symboliser le côté exotique ou métisse (ouvertement dénigré à l'époque où se situe le film) du personnage. Quand une tyrolienne lui apporterait un aspect très sérieux et européen. Ce qui peut faire sens car ce personnage surjoue sa position hiérarchique tout le long de la première moitié du film.
Quant à l'autre pipe, son nom Il Boia signifie "Le bourreau" en italien. Ici, pas besoin de spéculer, c'est une évidence puisque le surnom de John Ruth est justement Le bourreau. On l'appelle comme cela car il est le seul chasseur de prime à ne pas vouloir tuer ses prisonniers mais à les ramener vivants afin qu'ils soient pendus. Il trouve que c'est un hommage à la justice et que c'est la beauté du métier.
Django Unchained
Le film :

Sorti en 2012. Ce 7ème Tarantino rassemble des pointures en terme de distribution ! Christoph Waltz, Jamie Foxx et Leonardo DiCaprio font vivre le cœur de l'intrigue sans toutefois faire de l'ombre à Samuel L. Jackson, Walton Goggins, et Kerry Washington...
Ici, on se retrouve en pleine époque esclavagiste : 1858, Texas, 2 ans avant le début de la guerre de Sécession. L'histoire va nous faire rencontrer le Dr King Schultz (Christoph Waltz), chasseur de prime et l'esclave Django (Jamie Foxx) qui vont s'associer dans la quête de tout bon chasseur de prime : les criminels dont les têtes sont mises à prix. Dans la seconde partie du film, on se déplace dans le Mississipi, où nos deux protagonistes vont se retrouver en mission sur la plantation de Calvin Candie (Leonardo DiCaprio) afin de tenter de récupérer la femme de Django devenu un homme libre (l'esclave Broomhilda Von Schaft).
Les pipes utilisées :

Dans ce film, c'est le personnage de Calvin Candie qui fume la pipe. Ce personnage détestable incarné par DiCaprio fume une fine pipe longue et courbe avec un foyer évasé : une magnifique pipe Churchwarden de forme Dublin.
Cette liseuse a un style particulièrement distingué. Pourquoi appelle-t-on les pipes longues des liseuses ? On les appelle comme ceci car leur long tuyau éloigne la fumée des yeux. Ainsi, le fumeur de pipe peut fumer tout en lisant à son aise. 
En savoir plus sur CETTE pipe churchwarden
Décryptage :

Personnellement, je ne peux m'empêcher de voir le choix de cette pipe élégante et raffinée aux mains d'un personnage aussi scandaleux que Candie que comme une ironie. Est-ce que cette ironie est consciente ou non ? L'a-t-il choisie comme une provocation ou bien par goût, sans se rendre compte du grincement de la situation ?
Le personnage de Candie porte, de mon point de vue, cette odieuse contradiction et la pipe vient encore appuyer sur cette contradiction. Comment une homme aussi élégant peut-il être aussi odieux ?
Son nom ainsi que celui de sa plantation évoquent les sucreries (qu'on appelle douceurs), un monde innocent et enfantin alors qu'il vit dans ce luxe abominable issu de la domination intolérable des hommes blancs sur les personnes de couleur.
Il tient des propos qu'il imagine indulgents voire progressistes. Il joue celui qui a de la considération alors qu'il est particulièrement cruel... Que de contradictions !
Outre l'élégance, la pipe ajoute ici de l'arrogance et un air hautain à son personnage.
Cette pipe churchwarden est donc la pipe principale dans ce film, bien qu'il y ait plusieurs apparitions de pipes en maïs. La première fois que l'on voit une pipe en maïs dans le film est lorsque Django s'entraîne à tirer sur un bonhomme de neige affublé d'une pipe à la bouche. La pipe maïs reviendra ensuite à la bouche ou à la main d'un esclave qui est emmené avec un groupe d'autres hommes à la plantation Candyland.
Inglorious Basterds
Le film :

Ce film est sorti en 2009 (6ème opus de Tarantino) et le casting n'est pas moins impressionnant que les 2 autres cités plus haut : Brad Pitt, Chritsoph Waltz, Diane Kruger, Mélanie Laurent, Daniel Brühl etc...
Cette fois-ci, le décor, c'est la seconde guerre mondiale. Tarantino aime refaire l'histoire (Once upon a time...in Hollywood) et s'en donne à cœur joie avec l'un des plus atroces méchant de l'histoire mondiale : Hitler. On jubile de sa façon de faire du trash avec du nazi et de réécrire la fin de la guerre.
Dans ce film on suit plusieurs histoires qui se croisent et se recoupent : celle des inglorious basterds (Brad Pitt, Eli Roth, etc...) qui forment une milice anarchique (inspirée de fait réels mais clairement modifiée dans le film) qui aiment convertir ou casser du nazi (au choix de ceux qui se font prendre) ; celle de Bridget von Hammersmark (Diane Kruger), actrice, résistante et espionne pour le compte des britanniques ; la vengeance de Shosanna Dreyfus (Mélanie Laurent) ; la croisade de Hans Landa (Christoph Walz) pour débusquer les résistant-e-s ; ou encore la folle tentative de Fredrick Zoller (Daniel Brühl) pour conquérir le cœur de Shosanna.
Les pipes utilisées :

Dans la première scène du film, on assiste à l'origine du besoin de vengeance de Shosanna. Elle et sa famille sont cachés chez un fermier, Perrier LaPadite (Denis Ménochet) qui va être pris au piège lors d'une "conversation" avec l'inspecteur nazi Hans Landa. Ce dernier va ainsi débusquer la famille juive. Et c'est lors de cet échange que 2 pipes vont faire leur apparition : une pipe maïs pour le fermier, une Calabash pour le colonel SS. Cette dernière est faîte d'une véritable calebasse doublée d'un intérieur en écume de mer.
Lors de cet échange qui est en fait une bataille plutôt posée dans sa forme mais terrible dans le fond, on assiste à tout le rituel d'un fumage de pipe réalisé par Perrier (bourrage, tassage, allumage). En revanche, lorsque Hans sort sa pipe, elle est déjà bourrée et il ne fait que l'allumer.
Décryptage :

Dans ce film, les pipes sont d'abord une vitrine sur les classes sociales. Il est tout à fait pertinent de prêter au fermier une pipe en maïs de forme banale. En effet, elle reflète parfaitement la situation du fermier : une situation banale et répandue, nullement extraordinaire et peu enviée aux yeux de la société. La pipe en maïs se trouve facilement, n'est pas chère et n'a pas d'autre utilité que d'être fumée au quotidien.
La Calabash quant à elle, de par sa forme et son esthétique, ainsi que par ses matériaux nous apparait tout de suite beaucoup plus riche. Tellement d'ailleurs que c'en est presque grotesque. La différence entre la maïs et la calabash est telle qu'elle en devient ridicule (avis personnel). Malgré tout, la calabash est tellement incongrue dans cet endroit qu'elle impose, avec son apparition, une autorité implacable.
On a donc un rapport de force qui s'installe avec ces objets, comme si chacun d'eux représentait son propriétaire.
Et ce rapport de force (qui n'était déjà pas particulièrement en faveur de Perrier) devient inéluctablement figé dans la domination du colonel sur le paysan. Aucun doute n'est permis à ce sujet. Car pire ! Cette fameuse calabash est principalement connue pour avoir été aux mains de Sherlock Holmes, le fameux et si doué détective.
Avec la calabash, le message est clair : l'inspecteur SS sait que Perrier ment, il a compris, il a élucidé et c'est terminé. Et c'est ainsi que la scène se finit effectivement.

Vous l'aurez compris, les pipes tiennent aussi un rôle dans les films de Tarantino. En tant que fumeur de pipes, il a réussi à les introduire dans ses films et elles véhiculent subtilement un message.
On vous laisse...
Avec Quentin Tarantino fumant la Calabash lors d'une interview décontractée. Bon visionnage !


